Comprendre les jeux de pouvoir en milieu de travail sous le prisme du Triangle dramatique

Photo du rédacteur: Sylvie Filet

Les conflits en entreprise sont fréquents. Dans l’intimité de mon cabinet, j’entends de nombreux témoignages de personnes qui en ont été témoins, victimes, ou même acteurs.

Accueillir ces situations avec bienveillance et ouverture, aider les personnes à comprendre la nature des conflits, à prendre du recul et à discerner les jeux de pouvoir ainsi que les rôles joués par chacun est une étape essentielle. Cela leur permet de trouver un apaisement, de modifier leur perception du problème, et d’adopter une nouvelle posture professionnelle.

Je partage ici l’une des grilles d’analyse que je propose en cabinet pour mieux gérer les conflits : le triangle dramatique, ou Triangle de Karpman, du nom de son inventeur.

La nature des conflits au travail : organisation et relations

Les conflits naissent généralement de deux types de tensions :

  • Organisationnels, liés aux tâches, aux processus, aux délais ou aux contraintes financières, et pouvant entraver les objectifs collectifs ;
  • Relationnels, issus de tensions entre personnes ou groupes à cause des différences de personnalité, de valeurs ou de modes de fonctionnement, pouvant aller jusqu’au harcèlement moral selon le Code du Travail.

Tous ces conflits peuvent se modéliser avec le Triangle dramatique, qui décrit des jeux relationnels dysfonctionnels au sein des équipes.

Le Triangle de Karpman : origine et dynamique

Stephen Karpman, s’appuyant sur la théorie d’Eric Berne, a identifié trois rôles dans ces jeux de pouvoir :

  • Le Persécuteur, qui critique, impose, et contrôle avec autorité,
  • La Victime, qui se sent incapable, se plaint et cherche de l’aide,
  • Le Sauveur, qui veut aider sans qu’on le lui demande, renforçant la dépendance.

Ces rôles sont interchangeables et forment un théâtre relationnel où chacun joue tour à tour, souvent sans en avoir conscience.

Exemple en milieu professionnel

Prenons l’exemple d’Anna et Brigitte, deux éducatrices en crèche, en désaccord autour du rangement des jouets :

  • Anna : « Les jouets de la salle d’activité étaient très mal rangés ce matin ! » (Persécuteur)
  • Brigitte : « J’ai fait au mieux hier soir, mais les parents d’un enfant étaient en retard et j’ai dû gérer la peur du petit. » (Victime/Sauveur)
  • Anna : « C’est souvent à toi que ça arrive ce genre de situations ! » (Persécuteur)
  • Brigitte : « Je fais face à ces situations comme je peux. » (Victime)
  • Anna : « Si tu étais plus claire avec les parents, cela arriverait moins souvent ! » (Persécuteur)
  • Brigitte : « Les parents ont leurs contraintes, ils ont aussi besoin de notre compréhension. » (Sauveur)
  • Anna : « Notre travail, c’est de prendre soin des enfants et de leur proposer des activités. » (Persécuteur/Victime)
  • Brigitte : « Je ferai attention la prochaine fois. » (Victime)
  • Anna : « Tu as déjà dit ça la dernière fois, mais rien ne change ! » (Persécuteur)
  • Brigitte : « Si tu m’aidais à ranger sans déplacer les jouets, ça m’arrangerait ! » (Persécuteur)
  • Anna : « J’aime que les choses soient bien organisées pour les enfants ! » (Persécuteur)
  • Brigitte : « Comme si tu étais la seule à t’en soucier ! » (Persécuteur)

Ce dialogue montre une alternance dynamique entre les rôles, avec un « switch » où Brigitte prend le rôle de persécuteur. Chacun cherche à obtenir un bénéfice personnel — Anna confortée dans ses reproches, Brigitte défendant son point de vue.

Comment sortir du Triangle dramatique ?

  • Activer son observateur intérieur : Prendre conscience de son propre rôle avec honnêteté. Observer ses réactions sans jugement ni mensonge contribue à se responsabiliser dans ses échanges.
  • Changer de comportement avec l’effet miroir : Refuser de jouer le rôle complémentaire attendu. Par exemple, si une personne joue le persécuteur, ne pas accepter de jouer la victime, mais adopter un rôle neutre ou inversé pour casser la dynamique.
  • Reformuler et parler en « je » : Pour éviter malentendus et sous-entendus, reformuler les propos de l’autre avec empathie, en exprimant ses propres émotions, favorise une communication claire et apaisée.

Questions pour renoncer aux rôles

Pour ne pas retomber dans ces jeux, il est utile de s’interroger selon le rôle joué :

  • Persécuteur : « Que puis-je apprendre de cette situation ? »
  • Victime : « De quoi ai-je besoin et sur quoi ai-je le pouvoir ? »
  • Sauveur : « Ai-je une responsabilité réelle ? Est-ce qu’on m’a demandé de l’aide ? »

Vous voilà muni.e pour reconnaître et transformer ces jeux de pouvoir en interactions plus saines et constructives.

Je vous laisse méditer sur cette citation de William Shakespeare :

« Le monde est une scène
Et tous les hommes et les femmes ne sont que joueurs
Ils ont leurs sorties et leurs entrées :
Chaque homme en son temps, jouera bien des rôles. »

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