L’autre revers
Ce que le tennis de haut niveau nous apprend du trauma. Et de ce qui répare.
Samedi, sur le court Philippe-Chatrier, une jeune femme de 19 ans a soulevé la coupe Suzanne-Lenglen. Mirra Andreeva, plus jeune lauréate de Roland-Garros au XXIᵉ siècle, venait de dominer Maja Chwalinska, première joueuse issue des qualifications à atteindre une finale Porte d’Auteuil. Et au moment des remerciements, après le public, après son équipe, elle a eu ce geste devenu sa signature : elle s’est remerciée elle-même.
On pourrait sourire. Y voir l’aplomb d’une génération biberonnée aux réseaux. On peut aussi y entendre tout autre chose, et c’est ce que je voudrais explorer ici. Car pour mesurer ce que ce petit geste répare, il faut d’abord comprendre ce que le tennis de haut niveau, ce sport que j’aime regarder, peut faire aux êtres qui le pratiquent.
Et il se trouve que les livres de records font le pont d’eux-mêmes : pour trouver une championne plus jeune à Paris, il faut remonter à 1992. Elle s’appelait Monica Seles.
Hambourg, 30 avril 1993
Un an après son troisième sacre parisien, Monica Seles a 19 ans, elle aussi. Numéro un mondiale, huit titres du Grand Chelem. Au changement de côté d’un quart de finale, assise sur sa chaise, elle se penche vers sa bouteille d’eau. Un homme surgit des tribunes et la poignarde dans le dos. Un admirateur de sa rivale Steffi Graf, qui voulait rendre à son idole la première place mondiale.
La blessure physique est superficielle. Tout le reste ne l’est pas.
Ce qui suit est, pour qui s’intéresse au psychotraumatisme, presque un cas d’école. Non pas du trauma lui-même, mais de ce qui le scelle. Le tournoi se poursuit comme si de rien n’était. Quelques jours plus tard, ses consœurs votent contre le gel de son classement pendant sa convalescence : sur dix-sept joueuses consultées, seize rejettent la proposition. Une seule, Gabriela Sabatini, refuse de se joindre à ce vote et s’abstient. Une abstention n’est pas un soutien, mais ce sera le geste le plus solidaire que Monica Seles recevra de ses consœurs, et elle ne l’oubliera pas. L’agresseur, lui, repart avec une peine de prison avec sursis. Et Monica Seles racontera plus tard ce sentiment vertigineux que son agression « n’avait jamais eu lieu », tant le monde du tennis avait continué de tourner.
Elle restera vingt-huit mois loin des courts, traversant une dépression sévère et des troubles des conduites alimentaires. Une image, souvent reprise, dit bien la chose : imaginez être attaqué à votre bureau, sur votre lieu de travail, par quelqu’un entré par la porte.
Le deuxième coup
Il y a, dans cette histoire, une leçon que la clinique du trauma connaît bien : ce n’est pas seulement l’événement qui blesse. C’est aussi la réponse, ou l’absence de réponse, de l’entourage et des institutions.
La chercheuse américaine Jennifer Freyd a donné un nom à cette part du dommage : la trahison institutionnelle. Quand le système dont on dépend (un employeur, une fédération, un circuit, parfois une famille) minimise, détourne le regard ou continue « business as usual », il inflige une seconde blessure qui vient confirmer la première : tu ne comptes pas. Le spectacle compte davantage que toi.
C’est souvent cette deuxième blessure, disent les patients, qui fait le plus mal. Et c’est elle qui transforme un événement effrayant en quelque chose qui ne trouve plus où se déposer.
Ce que le court ne montre pas
L’agression de Seles est restée dans les mémoires parce qu’elle a eu lieu en mondovision. Mais l’essentiel des violences du tennis de haut niveau se joue hors caméra.
Jelena Dokic, demi-finaliste à Wimbledon, a raconté dans son autobiographie les coups, les humiliations et les insultes de son père-entraîneur, dès l’enfance, au rythme des défaites. Sur le court, le masque ; en coulisses, la terreur. En France, l’ancienne espoir Angélique Cauchy a témoigné devant l’Assemblée nationale des centaines de viols subis entre 12 et 14 ans, commis par son entraîneur, condamné depuis à dix-huit ans de réclusion. Son récit décrit avec une précision rare la mécanique de l’emprise : l’adulte qui repère la faille, qui devient indispensable, qui isole, qui alterne compliments et humiliations jusqu’à ce que l’enfant ne vive plus que pour son regard. Et ces dernières années, le circuit lui-même a dû affronter des accusations de violences conjugales visant des joueurs en exercice, et s’interroger publiquement sur sa capacité à les entendre et à les traiter.
Pourquoi le sport de haut niveau est-il un terrain si propice ? Parce qu’il réunit, presque par construction, les facteurs de risque que nous connaissons : des enfants précoces, séparés tôt de leur milieu ; une dépendance totale à un adulte qui détient la clé du rêve ; un corps traité comme un instrument ; une culture où la douleur se tait et où la plainte est une faiblesse ; et des enjeux financiers qui donnent à tous de bonnes raisons de ne pas voir.
Dans ces conditions, beaucoup de jeunes athlètes développent ce que la clinique appelle un fonctionnement en compartiments : une part qui performe, sourit, gagne, et une part qui encaisse, reléguée hors du champ. C’est une stratégie de survie remarquablement efficace. C’est aussi, souvent, la raison pour laquelle tout ressurgit des années plus tard, quand la carrière s’arrête et que le silence se fait.
Et pourtant, le rebond
Il serait injuste de refermer le tableau là. Car ces mêmes histoires disent autre chose.
Monica Seles est revenue, en août 1995, et a gagné le premier tournoi qu’elle a disputé. Jelena Dokic a écrit, parlé, et accompagne aujourd’hui d’autres histoires que la sienne au micro des plus grands tournois. Angélique Cauchy a fondé une association qui forme clubs et éducateurs à repérer ce qu’on n’a pas su repérer pour elle. Aucune de ces trajectoires n’efface ce qui a eu lieu, et il ne s’agit surtout pas d’en faire une injonction à « rebondir ». Mais elles rappellent que le trauma n’est jamais le dernier mot, et que la parole, quand elle trouve enfin un lieu pour être reçue, change quelque chose. Pas seulement pour soi : pour tous ceux qui viennent après.
Le circuit lui-même, lentement, bouge. Les psychologues font désormais partie des équipes comme les kinés. Des joueuses majeures ont dit publiquement leur dépression, leur anxiété, leur besoin de pause. Des choses impensables à l’époque où je regardais, fascinée, Steffi Graf balayer les courts de son coup droit. La santé mentale, longtemps reléguée au vestiaire, entre sur le court.
Se remercier soi-même
Revenons à Mirra Andreeva, samedi, sur le Chatrier.
Se remercier soi-même, à la fin d’une liste de remerciements, ce n’est pas de la vanité. C’est, au sens propre, un acte d’auto-compassion : se reconnaître comme quelqu’un qui a fourni l’effort, traversé les doutes, consenti aux sacrifices, et qui mérite, à ce titre, la même gratitude que n’importe quel membre de l’équipe. À 19 ans, l’âge exact de Seles à Hambourg, cette jeune femme s’accorde publiquement ce que tant d’athlètes n’ont jamais reçu de personne : de la reconnaissance inconditionnelle, non pas pour le trophée, mais pour le chemin.
Dans nos cabinets, c’est souvent l’un des points d’arrivée du travail : que la personne puisse enfin se tourner vers elle-même, vers celle qui a tenu, encaissé, survécu, et lui dire merci, plutôt que de lui reprocher de ne pas avoir fait mieux.
Une championne le fait désormais devant des millions de personnes, un trophée à la main. C’est peut-être anecdotique. Je crois que c’est un signe.
Parce qu’avant les titres, il y a une personne. Avant la performance, il y a un système nerveux. Et avant de remercier le monde entier, il n’est pas interdit, il est même réparateur, de commencer par soi.
À lire aussi sur le blog
Pour aller plus loin
- Dokic, J. (2017). Unbreakable. Penguin Australia.
- Freyd, J. & Birrell, P. (2013). Blind to Betrayal. Wiley.
- L’épisode du podcast Affaires sensibles (France Inter) consacré à l’agression de Monica Seles.
- L’association Rebond, fondée par Angélique Cauchy, qui forme les clubs sportifs à la prévention des violences faites aux enfants.
Sylvie FILET
Psychologue EMDR | Approche trauma-informée | Métaphores cliniques & psychoéducation