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Quand le trauma est au-delà des mots

On dit souvent que mettre des mots sur ce que l’on a vécu est une étape essentielle de la guérison.

Mais dans le travail avec les personnes traumatisées, cette idée mérite d’être nuancée.

Dans son ouvrage Dépasser la dissociation d’origine traumatique, Janina Fisher — psychologue clinicienne, spécialiste du trauma complexe et de la dissociation — rappelle que l’expérience traumatique échappe souvent, au moins dans un premier temps, au langage.

Elle s’appuie notamment sur les travaux de Donald Meichenbaum pour décrire une réalité clinique bien connue :

le trauma ne s’inscrit pas d’abord sous forme de récit, mais à travers des réactions de survie, des sensations corporelles, des émotions intenses et des réponses automatiques.

Quand l’expérience déborde les mots

Lors d’un événement traumatique, le système nerveux est mobilisé pour faire face au danger.

À ce moment-là, le cerveau n’est pas organisé pour expliquer, raconter ou donner du sens. Il est organisé pour survivre.

Janina Fisher décrit comment ces expériences peuvent être encodées en dehors des circuits habituels de la narration, laissant la personne avec :

  • des images intrusives,
  • des sensations corporelles difficiles à situer,
  • des émotions envahissantes ou au contraire absentes,
  • des réactions disproportionnées face à des situations pourtant actuelles et sécurisées.

Ce n’est donc pas un manque de volonté ou un refus de parler.

C’est que l’expérience n’a pas encore trouvé de forme verbale possible.

Se souvenir sans pouvoir raconter

Beaucoup de patients disent :

« Je sais que quelque chose s’est passé, mais je n’arrive pas à l’expliquer. »

Ou encore :

« Quand j’essaie d’en parler, je me sens submergé(e) ou coupé(e). »

À travers la lecture de Meichenbaum, Janina Fisher souligne que le trauma peut être pleinement actif dans le présent, sans être accessible à une mise en mots cohérente.

Le souvenir est là, mais fragmenté.

Il se manifeste davantage à travers le corps, les émotions ou les comportements que par un récit structuré.

C’est pourquoi insister trop tôt sur la verbalisation peut parfois renforcer la détresse, voire la dissociation.

La résilience : créer les conditions du sens

Dans cette perspective, la résilience ne consiste pas à « raconter coûte que coûte ».

Elle consiste à restaurer un sentiment de sécurité intérieure, à réguler le système nerveux et à permettre progressivement l’intégration de l’expérience.

Janina Fisher, dans la lignée de Meichenbaum, insiste sur le fait que le travail thérapeutique passe par :

  • la stabilisation,
  • le développement de ressources,
  • la reconnaissance des différentes parts de soi,
  • et la capacité croissante à observer ce qui se passe intérieurement sans être submergé.

Les mots, lorsqu’ils viennent, émergent après ces étapes, et non avant.

Retrouver une position d’observateur

Un élément central de ce processus est la capacité à développer une position d’observateur interne.

Pouvoir dire, même silencieusement :

« Une part de moi vit quelque chose d’intense, et une autre part peut l’observer » constitue déjà un mouvement thérapeutique majeur.

Cette posture rejoint ce que l’on retrouve dans de nombreuses approches du psychotraumatisme : la double attention en EMDR, la pleine conscience, ou encore le travail avec les parts dissociées.

Il ne s’agit pas de prendre de la distance pour éviter de ressentir, mais de ressentir sans se perdre.

Du non-dit au dicible : un chemin progressif

À travers sa lecture de Meichenbaum, Janina Fisher nous invite à changer de regard sur le silence du trauma.

Ce silence n’est pas un échec. Il est souvent le signe que le système nerveux protège encore la personne d’une surcharge émotionnelle.

Avant les mots, il y a la sécurité.

Avant le récit, il y a la régulation.

Avant le sens, il y a la possibilité d’être présent à soi, ici et maintenant.

La thérapie vise moins à forcer la parole qu’à créer les conditions dans lesquelles l’expérience peut devenir progressivement pensable, puis parfois dicible.

Une autre façon d’écouter le trauma

Travailler avec le trauma, c’est accepter que tout ne puisse pas être raconté immédiatement.

C’est apprendre à écouter ce qui se manifeste autrement que par les mots : dans le corps, les émotions, les réactions du présent.

Petit à petit, lorsque la sécurité intérieure s’installe, ce qui était au-delà des mots peut trouver une forme, et surtout, cesser d’agir en silence.

C’est aussi cela, le cœur du processus de guérison.


Pour aller plus loin

Cette compréhension du trauma, telle qu’elle est transmise par Janina Fisher et d’autres auteurs du champ du psychotraumatisme, est également très bien illustrée par Bessel van der Kolk.

Dans la vidéo ci-dessous (présentée par Fabrice Midal), il explique avec clarté pourquoi les expériences traumatiques s’inscrivent d’abord dans le corps et les réactions automatiques, avant de pouvoir être mises en mots.

🎥 Dialogues avec Fabrice Midal – Comprendre et guérir le traumatisme (enfance, abus, accidents) – Dialogue avec Bessel Van der Kolk

👉 https://www.youtube.com/watch?v=S9NDCOtHJj8

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